top of page

La folie des hauteurs

  • Photo du rédacteur: Sylvain Bogeat
    Sylvain Bogeat
  • il y a 13 heures
  • 3 min de lecture

Cette tribune a été publiée dans Les Echos dans le cadre d'une série d'articles consacrée aux Métropoles .

 

 

La Tour Triangle s’élève progressivement Porte de Versailles tandis que la Tour Montparnasse, vidée sur ordre de la préfecture de police, illustre les déboires d'un urbanisme passé. A Bordeaux, Rennes, Lyon, la question de la hauteur s'invite à nouveau dans le débat et divise autant que par le passé.

 

Un rapport paradoxal à la verticalité

Les Français n'ont jamais vraiment fait la paix avec leurs tours. Le Corbusier aurait rasé le cœur de Paris avec les tours de son Plan Voisin, s’il n’avait pas été abandonné. Les réalisations des années 1960-1970 ont laissé des cicatrices durables : la Tour Montparnasse et ses centaines de copropriétaires ingérables, le Front de Seine et son urbanisme de dalle, La Défense et sa mono-activité assumée. Déjà, les surélévations anarchiques du XIXe avaient défrayé la chronique.

La hauteur n'est pas une solution universelle. Cela coute plus cher de construire un ouvrage de plusieurs dizaines d’étages en raison des contraintes structurelles et des normes strictes à respecter. Pourtant, exclure toute forme de verticalité serait une erreur qui condamnerait nos métropoles à l'étalement ou à l'étouffement.

 

Prendre de la hauteur pour se libérer des limites du foncier  

La verticalisation de nos villes permet avant tout de répondre à une contrainte foncière. Dans un contexte urbain dense, c’est bien souvent la seule option pour accueillir des activités supplémentaires. En concentrant le bâti sur une empreinte réduite, on libère également de l'espace au sol pour des parcs, des places, des pistes cyclables. Cet espacement aère les villes et permet de maximiser la luminosité.

La verticalité a également d’indéniables avantages environnementaux par rapport à un étalement urbain incontrôlé. Los Angeles consomme en moyenne trois à quatre fois plus de foncier par habitant qu'une métropole européenne. Avec ses embouteillages monstres malgré des autoroutes à dix voies, elle illustre parfaitement le coût écologique et sociétal d’une expansion pavillonnaire incontrôlée. En concentrant logements et bureaux autour des nœuds de transport, on réduit d’autant l’artificialisation des sols ainsi que les migrations pendulaires.

Plus subjectivement, il existe heureusement de belles réalisations illustrant avec noblesse une architecture verticale. Les immeubles haussmanniens de six niveaux ont embelli Paris au XIXe siècle. La Tour Eiffel, décriée à sa construction, est devenue le symbole de la ville lumière. Les Tours Duo de Jean Nouvel ou le Tribunal de grande instance de Renzo Piano illustrent ce qu’on peut réussir avec une architecture de qualité et une intégration urbaine soignée.

 

La bonne hauteur, au bon endroit

Je suis convaincu qu’il faut s’interroger plus largement sur la bonne hauteur, plutôt que de polariser le débat sur les tours. L’acceptabilité de la ville verticale dépend de nombreux facteurs.

La localisation, d'abord. Les tours ont leur place à l’écart des centres historiques, à proximité des grands nœuds de transport. L’insertion architecturale est primordiale : une tour isolée est une verrue. Elle ne prend sens que dans un projet d'ensemble, avec une skyline harmonieuse, un épannelage progressif et des espaces publics généreux. Le quartier Masséna-Austerlitz à Paris le montre : densité et qualité architecturale peuvent coexister, à condition de soigner les transitions. A moindre échelle, les surélévations peuvent combler des dents creuses et aligner harmonieusement des façades. Ajouter un ou deux étages à des immeubles existants permet souvent de réaliser la rénovation énergétique de l’ensemble du bâtiment.

La mixité fonctionnelle est une des clefs pour favoriser l’acceptabilité des immeubles de moyenne ou de grande hauteur. Les quartiers zombies, comme La Défense, créent des zones mortes la moitié du temps, dont les infrastructures sont sous-exploitées. La concentration des flux y renforce le sentiment déshumanisant de la solitude au milieu des foules. Londres, comme d’autres métropoles, a su corriger cet effet en assurant une mixité bien plus forte au sein de certains boroughs. La mixité peut s’appliquer au sein même de certaines tours, articulant logements, bureaux et espaces communs. A l’instar du Fenchurch building ou de Jelmoli, de plus en plus d’immeubles pensent leurs rooftops comme des espaces publics.

Construire une tour qui soit et demeure acceptable nécessite également anticiper humblement l’évolutivité des usages, dans la conception mais aussi dans la gestion. Il s’agit par exemple d’éviter de laisser des tours scléroser entre les mains de copropriétés fragmentées ou des usages datés.

La hauteur n'est pas la solution à la crise du logement. Ce n'est pas non plus la malédiction de l'urbanisme moderne. C'est un outil parmi d'autres, efficace là où les conditions sont réunies, contre-productif là où elles ne le sont pas. Face à la pénurie de logements, au zéro artificialisation nette et à l'urgence climatique, nos villes ne peuvent s'interdire des options par réflexe. Il faut prendre de la hauteur. Là où c'est pertinent.

 

 

Par Sylvain BOGEAT

Président du think tank Métropoles 50




 
 
bottom of page