«Construire la ville en coopération avec le privé : l'évidence londonienne»

Comment certains quartiers de Londres parviennent-ils à afficher un tel dynamisme et un
environnement aussi soigné ?
La réponse tient en une méthode qui, chez nous, sonne presque comme un tabou : le public et le privé y travaillent dans une alliance assumée, inscrite dans la manière même de fabriquer la ville.
En France, nous avons laissé s'installer un réflexe consistant à opposer intérêt général et initiative privée. Dans le doute, on préfère confier au public, au risque de se priver d'idées et de ressources externes, tout en dilapidant celles de la collectivité. Cette défiance est devenue un handicap : les dotations de l'État s'érodent, les budgets de fonctionnement croissent, et la ville exige des compétences toujours plus spécifiques.
Londres a choisi la voie de la coopération au service de l’intérêt général. J'y distingue trois échelles qui devraient inspirer nos politiques urbaines.
Les Business Improvement Districts : une subsidiarité à l'échelle du quartier
Depuis les années 2000, les BID regroupent des commerçants et propriétaires qui, à la faveur d'un vote majoritaire, s'auto-imposent une taxe additionnelle pour améliorer leur quartier. Ils financent et délèguent à des organismes privés des prestations additionnelles concernant la propreté, la sécurité, l’animation, le verdissement ou même l’aménagement de la voirie. Londres en compte plus de soixante-dix, et le principe a essaimé sur tous les continents. On est aux antipodes du désengagement public : la mairie garde la main, mais accepte que des acteurs aillent plus loin. Et cette démocratie de proximité, conjuguée à un financement local, renforce évidemment l'acceptabilité des projets.
Les foncières : une gestion coordonnée à l'échelle de rues entières
Le succès de Covent Garden ou de Mayfair démontre l'intérêt de regrouper la propriété de rues entières au sein de foncières. Par leur échelle et leur vision long-termiste, ces foncières peuvent gérer un parc immobilier de manière coordonnée. Elles choisissent ainsi les commerces, imposent une qualité architecturale, plantent les arbres, rénovent les façades de manière harmonisée. Le résultat est tangible : des quartiers vivants, entretenus, bien équilibrés. À l'inverse de centres-villes français où certains propriétaires privilégient les loyers douteux de salons de massage ou de boutiques de souvenirs au détriment du collectif.
Les acteurs privés pour réaménager des quartiers entiers
Les docks, symbole déliquescent du commerce britannique, sont devenus en trente ans un quartier d'affaires de plus de 120 000 emplois qui rivalise avec la City grâce à une coopération ambitieuse. Au développeur la charge d’aménager Canary Wharf, tandis que la puissance publique lui apportait, progressivement, des infrastructures de transport. La friche de Battersea a mobilisé des milliards de livres d'investissements privés pour réhabiliter un monument et y ajouter des dizaines de milliers de mètres carrés de logements, commerces, bureaux et espaces publics.
Trois échelles, une même grammaire : la collectivité cadre, le privé investit, chacun rend des comptes.
Ce n'est pas du laisser-faire, c'est une contractualisation exigeante. Tout n'est pas parfait à Londres.
Les quartiers de logements ne sortent pas assez vite, certains districts se font concurrence. Il faut évidemment veiller à ne pas se retrouver entraîné dans la privatisation des pouvoirs régaliens d’Etats défaillants, à l’instar de la dystopie Chien 51. Pour autant, Londres démontre qu’une voie médiane existe. L’administration elle-même y assume d'avoir choisi d’avancer plus vite en s’appuyant sur le privé pour apporter des idées et des financements.
Je suis convaincu que la France gagnerait à s'en inspirer. Nos propres tentatives peinent à s'imposer, faute d'ambition et d'outils adaptés. Le vrai risque, aujourd'hui, n'est pas que le privé prenne trop de place dans la fabrique urbaine. C'est que la puissance publique, épuisée et à court de moyens, finisse par privilégier le laisser-aller au laisser-faire. Londres l’a compris, cesser d'opposer public et privé ne revient pas à abdiquer, c'est au contraire donner à l'intérêt général les moyens de ses ambitions.
Par Sylvain Bogeat, président du think tank Métropoles 50

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